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Science de l'esprit

La Réincarnation

 

Lama Jigmé Rinpoché

 

 Nul ne saurait échapper à la mort, mais qui peut dire ce qu'il advient ensuite ? Seuls les grands maîtres qui ont une vision de la réalité au-delà des concepts peuvent nous guider dans ce domaine. Ils enseignent que l'esprit se remanifeste sous une forme ou sous une autre, selon les tendances développées par l'individu. Replacée dans le contexte de la loi du karma, de la vérité relative et de la vérité ultime, la réincarnation n'apparaît plus comme une simple croyance mais comme la suite logique d'un processus qu'il faut apprendre à maîtriser.

 

Lama Jigmé Rinpoché a donné cet enseignement à Dhagpo Kagyu Ling lors de l'avant-dernier week-end de mars 2991. L'enseignement est traduit par Tashi et fait une large place aux questions-réponses, que nous avons intégralement retranscrites.

Avant de commencer l'enseignement, on prend refuge, on développe l'esprit de l'Eveil et on pratique le gourou-yoga. Nous tournons notre esprit vers le Bouddha, le Dharma, le Sangha. Nous pensons que si nous sollicitons cet enseignement, ce n'est pas pour en tirer profit dans un but égoïste, mais afin d'être à même d'amener un maximum d'êtres à l'Eveil. Et pour que cet enseignement et notre pratique de la méditation puissent réellement porter leurs fruits, nous nous ouvrons à la grâce du maître spirituel, de notre lama sans lequel aucun accomplissement n'est possible, La réincarnation peut être interprétée de différentes façons selon la tradition à laquelle on se réfère. Dans le bouddhisme on part du principe que l'esprit, bien qu'il ait une certaine réalité, est dépourvu d'existence intrinsèque. La réincarnation, comme tous les autres phénomènes, appartient donc au domaine de la réalité relative, c'est-à-dire qu'elle est illusoire et n'a pas de réalité absolue : le phénomène de la réincarnation n'est qu'une manifestation de plus du pouvoir d'illusion de l'esprit.

 On aborde là quelque chose d'un peu paradoxal, car parler de réincarnation c'est parler de quelque chose qui transmigre. On comprend très bien que l'enveloppe physique retourne aux éléments qui la composent et qu'elle disparaisse après chaque existence, mais parler de réincarnation suppose que quelque chose de constant transmigre d'un corps à l'autre. Il y a effectivement quelque chose, que l'on peut appeler "principe conscient", qui a une certaine pérennité et qui passe d'une existence à l'autre; mais tout ce que nous appelons "esprit", et qui représente en fait les attributs du principe conscient, n'a pas de permanence et disparaît au même titre que l'enveloppe physique.

Ce passage d'une existence à l'autre appelé réincarnation, et qu'il vaudrait peut-être mieux nommer transmigration, et encore, a pour base l'existence du principe conscient qui n'est qu'un aspect limité de ce que l'on nomme alaya vijnana, la conscience-base-de-tout. C'est un niveau encore plus essentiel que ce qu'on pourrait appeler "la conscience individuelle", au sens de moi-je.

Ceci posé, il n'empêche qu'on se réincarne. Parler de réalité illusoire est très bien, mais lorsqu'un "individu meurt, la réalité qui existait autour de lui ne cesse pas brutalement d'exister. En mourant, si j'ai une maison, je la laisse à mes héritiers et elle continue d'exister. C'est un peu contradictoire... D'un côté, on dit : "Les phénomènes relatifs n'ont pas d'existence propre, ce sont des productions de l'esprit de ceux qui les perçoivent, ils sont fonction du mode de perception, etc.", et d'un autre côté, tout ce que je vois, c'est que la réalité est permanente.

En fait, ce n'est pas contradictoire. Ce qui fait que le monde qui nous entoure nous apparaît permanent et qu'on peut le retrouver d'une existence à l'autre, même si l'on ne s'en souvient pas, c'est une des composantes de notre esprit : le karma de perception. Tous les êtres dans le cycle des existences se manifestent à un niveau de réalité qui est relatif : ce n'est pas la réalité unique, permanente, ultime. Tous les êtres évoluent dans un monde qui est constamment changeant et les changements de ce monde sont fonction de l'esprit de ces êtres : c'est nous qui modelons la réalité extérieure. Il se passe que de nombreux êtres ont en commun une certaine perception du monde et maintiennent en commun une illusion qui a toute les apparences d'une réalité. Nous autres, êtres humains, voyons la réalité d'une certaine façon : d'une manière générale, nous vivons tous dans une réalité que nous entretenons du fait de notre karma commun de perception. Ceci est valable pour nous, êtres humains, mais aussi pour d'autres classes d'êtres.

C'est la raison pour laquelle il est enseigné qu'existent différentes classes d'êtres et que le fait de se manifester dans l'une ou l'autre de ces classes dépend essentiellement du karma accumulé par chacun. Au moment de la mort, il y a résorption de tous les éléments de notre esprit (jusqu'au niveau de la) conscience base de tout. Il est important de le savoir, car à ce niveau-là n'existent plus les attributs de l'esprit, compréhension, intelligence, volonté, organes et consciences sensoriels. Seule persistera la trace, la polarisation laissée dans notre conscience par ce que nous aurons développé intérieurement, c'est-à-dire ce que nous aurons fait de notre esprit. C'est comme un germe ou un cristal dans une solution prête à cristalliser, et cela conditionne la façon dont, à partir de Yaîaya vijnana, ressurgira un esprit avec tous les attributs. De ce qu'on aura mis en germe dépendra la façon dont l'esprit se remanifestera. On dit qu'il y a six classes d'êtres; si l'on a abondamment développé la colère, on renaîtra dans les états d'existence infernaux; si l'on a développé l'avarice, on renaîtra en tant qu'esprit avide, etc. C'est ce qui est dit, par exemple, dans la méditation de Tchenrézi.

Ceci est vrai et indéniable, mais il faut se garder des interprétations hâtives et ne pas le prendre comme une punition divine; "Si tu n'as pas été sage, on te mettra dans un endroit désagréable." Ce n'est pas cela du tout. Si l'on peut parler des classes d'êtres, c'est parce qu'effectivement, si je me laisse aller à la haine, je développerai de telles tendances en mon esprit qu'elles conditionneront ma remanifestation sous une forme essentiellement guidée par la violence, la souffrance, etc. Ceci est valable d'une manière négative, comme d'une manière positive.

On peut saisir assez bien certaines choses, qui autrement resteraient obscures, quand on a compris ce qui précède. Lorsqu'on parle de réincarnation et qu'on en admet le principe, on est amené à se poser certaines questions, et en particulier celle-ci : "Pourquoi ne se souvient-on pas de ce qui s'est passé avant cette incarnation ?" Bien que la réincarnation puisse apparaître comme le passage d'une existence à l'autre, cela n'est pas aussi simple, car elle suppose non seulement l'abandon d'une enveloppe physique, mais également la dissolution d'enveloppes psychiques, d'attributs mentaux et de consciences, A chaque transmigration il y a réduction de l'esprit à des éléments essentiels. On ne prend pas un bloc. Monsieur ou Madame Untel, pour le transporter d'un corps dans un autre, mais on réduit Monsieur ou Madame Untel à l'essentiel de sa conscience, à son alaya vijnandi qui redonnera naissance à un individu. Par contre, exactement comme la graine d'un arbre redonne un arbre semblable mais cependant différent, l'individu qui réapparaît de ce principe conscient porte des caractéristiques communes à l'incarnation précédente, mais il n'est pas le même. Il y a cependant une continuité entre les deux, un courant de conscience ininterrompu, mais cette continuité ne suppose pas de communication au niveau mental, et il n'y a donc pas transfert des souvenirs, du moins pas directement. Seules les tendances très élémentaires sont transférées.

Un des gros problème qui se pose avec la réincarnation, c'est qu'il s'agit de quelque chose qu'on démontre relativement aisément, pour peu qu'on prenne le temps et l'énergie nécessaires; c'est quelque chose de logique. Et nombre d'entre nous, convaincus par cette logique ou par la confiance qu'ils ont en les gens qui affirment que la réincarnation est un fait, disent : "Oui, oui, la réincarnation est un fait", voulant dire par là : "II y a de fortes probabilités pour que la réincarnation ne soit pas complètement impossible." Pourquoi cette réserve ? Parce qu'on n'a aucune expérience directe de la réincarnation, du moins aucun souvenir direct. Et comme toute expérience qu'on ne peut pas répéter, c'est un fait de confiance que d'affirmer la réalité de la réincarnation : c'est affirmer une croyance. Ce ne peut être que cela, à cause du voile de l'ignorance, avidya, le même voile qui nous fait ignorer ce qui se passe derrière ce mur ou à trois kilomètres d'ici. Ne pas se souvenir de ce qu'il y avait avant cette existence et ne pas savoir où l'on va, voilà notre condition. Nous sommes tous plongés à un degré à peu près égal dans l'ignorance, celle-ci n'ayant rien à voir avec notre intelligence : il s'agit de quelque chose de constitutif. Tel est donc le gros obstacle quand on traite de la réincarnation ; on peut disserter à son sujet, faire des suppositions logiques, y croire, mais pas l'expérimenter.

Etant tous différents, nous avons vis-à-vis de ce genre de réalité des attitudes différentes. Pour certains, la réincarnation est une chose évidente, même si elle ne peut ni se voir ni se toucher : ils ont une confiance naturelle dans la réalité de ce phénomène. Pour d'autres, c'est plus difficile et il faut passer par le biais du raisonnement logique, et le raisonnement logique concernant la réalité de la réincarnation passe par la constatation de la vacuité d'existence propre des phénomènes et en particulier de l'esprit.

Lorsqu'on parle de la vacuité d'existence propre, on pense tout d'abord que cela signifie que les choses n'existent pas, alors qu'en fait c'est le contraire. Les phénomènes qui nous sont accessibles, c'est-à-dire des phénomènes relatifs, sont tous le résultat de relations entre plusieurs éléments, au moins deux. Même un phénomène abstrait comme un concept suppose toujours son contraire : être, par exemple, suppose non-être; on ne peut trouver un concept qui existe tout seul. Tous les phénomènes du monde relatif sont donc composés et peuvent être décomposés par définition; et tout ce qui est composé n'existe pas par soi-même. Cela signifie que tout ce qui est décomposé sera un jour détruit et n'existera plus. Tel est ce que nous appelons les phénomènes réels. Et tout le réel pour nous, c'est cela : quelque chose qui n'existe pas en fait par soi-même. Par contre, ce qui est au-delà (car, on a beau dire : " les phénomènes sont vides, l'esprit est vide", je suis là ! Il y a donc une base qui existe quelque part, sinon je ne serais pas là!), ce qui sous-tend cette vérité relative et illusoire, c'est une réalité infiniment plus vaste qui ne peut être enfermée dans une caractéristique : elle est au-delà de toute caractéristique et non composée, elle est une; et elle est même au-delà du fait d'être une ou multiple, elle est non caractérisée. C'est ce qu'on appelle la vacuité. Lorsqu'on parle de vacuité, on ne parle pas de non-existence, mais de l'existence absolue. L'intéressant est que notre esprit lui-même est tissé de cette vacuité, et en y réfléchissant, on s'aperçoit que c'est normal. Quand on débarrasse l'esprit de ses attributs, on dit qu'en tant que phénomène relatif il n'a pas d'existence propre, ce qui est vrai car il est composé et donc peut être détruit. Mais pourtant je suis là, et il y a bien quelque chose qui dit "moi, je". C'est donc sous-tendu par une réalité, la même que celle des phénomènes : la vacuité. A ce niveau, il y a une permanence, mais on ne peut plus appelé cela "mon esprit" ; ce n'est pas lui qui transmigre, ce ne sont pas les caractéristiques individuelles, mais le principe conscient qui se trouve au niveau de la réalité ultime et qu'on nomme Tathagatagarba, la racine de bouddha, ou alaya vijnana., la conscience-base-de-tout, quand il commence à se manifester. Et cela permet de comprendre la transmigration.

Ainsi, il existe des personnes qui intuitivement sentent qu'il y a une réalité dans le phénomène de la réincarnation, et d'autres dont l'esprit est peut-être moins clair et à qui il faut montrer cette réalité par le raisonnement qu'on vient de décrire.

L'esprit peut donc se manifester d'une manière plus ou moins obscurcie : on peut être complètement soumis à l'illusion; mais on peut aussi continuer à se manifester débarrassé de toute illusion. Il y a plusieurs façons d'envisager la chose. Il est très important, quand on parle de réincarnation, de comprendre cette interaction entre l'individu et la réalité qu'il perçoit : la réalité dite extérieure, bien qu'on ne puisse affirmer qu'elle n'existe pas, est perçue en fonction des tendances que l'on a soi-même développées. C'est à cela qu'aboutit ce qu'on appelle le karma : tôt ou tard, on modifie sa propre perception de la réalité et la façon dont on se manifeste au sein de cette réalité.

Accumuler du karma signifie qu'actuellement nous sommes en train de déterminer un ensemble de tendances qui seront réduites à quelque chose d'élémentaire, mais qui n'en est pas moins, au travers de ses manifestations, extrêmement complexe, et qui conditionnera absolument notre façon d'exister, d'avoir un corps, de penser, et les circonstances dans lesquelles nous émergerons.

Quand on a saisi cela, on peut mieux comprendre la situation dans laquelle on se trouve et adopter peut-être une autre façon de percevoir les choses. Il n'y a rien d'inéluctable. La façon dont nous nous manifestons et dont nous percevons les choses est conditionnée par nous-mêmes. Chacun est donc maître de se créer ou non des tendances. Il faut aussi savoir qu'à partir du moment où nous nous manifestons dans la vérité dite relative, nous sommes soumis à l'illusion, à une perception illusoire qui prend pour réelles des choses qui n'ont pas de réalité propre. Cette illusion ne serait pas grave si elle n'était entachée de certains défauts, en particulier la souffrance : être dans l'illusion oui, souffrir non !

Il existe une façon de se manifester, même au sein de l'illusion, qu'on nomme la réalisation, qui permet d'être là et d'agir et en même temps de percevoir la réalité ultime non-conditionnée qui est au-delà. C'est comme rêver. La plupart d'entre nous, quand ils rêvent, ne s'aperçoivent pas qu'ils rêvent : les événements du rêve sont vrais et se déroulent sans qu'ils puissent les influencer. Par contre, si je me disais dans le rêve : "Tiens, je suis en train de rêver" et que je prenais le contrôle de mon rêve, il pourrait arriver n'importe quoi – on pourrait même me brûler vif - cela ne me ferait absolument rien puisque j'aurais le contrôle des événements : sachant que ce n'est qu'un rêve, je pourrais m'abstraire des sensations, les changer, etc.

C'est mon esprit qui crée le rêve et j'ai donc plein pouvoir sur la réalité de mon rêve : il n'a pas de réalité extérieure, il se déroule dans mon esprit et je peux en faire ce que je veux. A partir du moment où, dans la réalité relative, je me réveille, et me dis : "Ce que je crois être solide n'a en fait guère de réalité"', les choses ne m'atteignent plus de la même façon. Il ne s'agit pas bien sûr de transformer la réalité comme on transforme son rêve, mais le principe est un peu le même : on peut participer au cours des événements sans pour autant en être prisonnier.

Il y a donc deux attitudes possibles. Dans l'une, on est plongé dans une réalité relative et on ne connaît que cela; croyant qu'il s'agit de l'unique réalité, on n'a aucun pouvoir dessus et on souffre. Dans l'autre, on est toujours plongé dans la réalité relative, mais on sait ce qu'elle est et ce qu'il y a au-delà; n'en étant plus prisonnier, on n'en souffre plus. Dans l'attitude commune, on est plongé dans l'ignorance; dans l'autre, on en est débarrassé.

Lorsqu'on parle ainsi, cela paraît facile, mais lorsqu'on essaye, ce n'est plus du tout la même chose. On a beau dire "Mes rêves sont mes productions; ne parlons donc pas de la réalité extérieure, attaquons-nous aux rêves", on s'aperçoit qu'on est totalement impuissant à changer ses rêves. Nos rêves sont l'expression de notre esprit, de notre imagination, et nous ne sommes maîtres d'aucun des deux. Notre esprit et notre imagination sont la manifestation d'un certain nombre de tendances très puissantes dont nous n'avons pas du tout la maîtrise : ce sont les tendances inconscientes - qu'il ne faut pas confondre avec l'inconscient freudien - qui sont des tendances extrêmement fortes. A chaque fois qu'on essaye d'agir d'une manière allant à l'encontre de ces tendances, on s'aperçoit que cela ne marche pas, parce qu'elles sont beaucoup trop fortes. Mais rien n'est sans espoir et il y a toujours un moyen, grâce à la pratique, de changer progressivement ces tendances inconscientes. Cela demande une méthode, et beaucoup de temps et d'énergie. Quand on comprend cela pour les rêves, on comprend aussi pourquoi on n'est pas maître du processus de ses réincarnations : on ne peut pas se, réincarner n'importe où, à volonté; c'est même beaucoup plus difficile que pour les rêves. Au moment de la mort, quand l'esprit se résorbe, ce sont les tendances inconscientes qui conditionnent la remanifestation d'un esprit, et n'étant pas maîtres de nos tendances, nous ne savons absolument pas ce qui va se passer. Nous sommes déjà incapables de modifier l'univers fantaisiste du rêve ! Chacun arrive à faire des cauchemars bien que personne ne le souhaite. On sait que les rêves sont un mélange très fantaisiste des souvenirs des Journées précédentes, ce qui donne un résultat inimaginable. En ce qui concerne la réincarnation, c'est la même chose et, à moins de maîtriser les tendances inconscientes, on n'a aucun pouvoir sur le processus de transmigration.

Vous comprenez maintenant ce qu'est le processus de la réincarnation ; il s'agit de quelque chose de simple, mais qui échappe à notre analyse directe et qui est essentiellement soumis aux tendances productrices de confusion de notre esprit. Au fur et à mesure que nous agissons avec notre corps, notre parole et notre esprit, nous produisons au sein de nos tendances les plus profondes des modifications qui se retrouvent en résultantes au moment de notre mort pour conditionner l'existence suivante. L'être qui résultera de cette remanifestation sera porteur de ces tendances inconscientes. On peut parler de tout cela, le comprendre, mais on ne peut ni le démontrer ni en faire l'expérience : pour ce qui est de la mort, il faut y passer, et nous n'avons aucune base d'expérience pour vérifier ce qui est dit. Malgré tout, si l'on réfléchit bien à tout ce qui a été dit, à la façon dont l'esprit perdure au sein d'une réalité illusoire, on peut avoir, sinon une certitude basée sur des faits d'expérience, du moins une conviction très profonde du phénomène de la transmigration, et vraiment comprendre ce dont il s'agit, plus intuitivement qu'intellectuellement mais d'une manière profonde.

Pourquoi tous ces discours sur la transmigration, la réincarnation, la nature de l'esprit, etc., puisqu'on n'y peut rien ? Il est d'une importance capitale de comprendre ce qu'on est et pourquoi on est ainsi. Il n'y a rien de fixé ou d'inéluctable; nous n'avons pas un destin, nous sommes parfaitement maîtres de notre condition et surtout des conditions dans lesquelles nous nous trouverons ultérieurement. Il faut bien comprendre que ce que j'appelle "moi, je, mon esprit" est un ensemble de choses qui se déferont, au même titre que ce que j'appelle "moi, je, mon corps" sera mangé par les vers ou brûlé et retournera à la nature. En ce qui concerne mon esprit, cela m'est plus difficile à comprendre car j'ai l'impression que mon esprit est une chose, une belle sphère lisse et entière. En fait, mon esprit est un ensemble, une sorte de nuage de choses maintenues ensemble, comme un nuage de particules. Ce que Je nomme mon esprit, c'est au moins six consciences sensorielles : une pour chacun des sens plus une conscience mentale, avec un intégrateur qui me permet de tirer des conclusions, etc. C'est extrêmement complexe.

Chacune de ces consciences a une existence individuelle : ce sont des choses qui se maintiennent ensemble, mais qui pourraient très bien ne pas être ensemble. Tout cela tire son énergie de mes émotions et ressemble à une efflorescence de givre sur une fenêtre : c'est simplement quelque chose qui surgit de la seule réalité stable qu'est la vacuité, et qui en cette occurrence prend le nom de "conscience-base-de-tout". II est très important de savoir cela. Jusqu'à ce jour, je me suis promené dans la réalité en étant absolument certain que c'était "la" réalité et qu'il n'y en avait pas d'autre. Je ne l'avais jamais remise en question parce que je ne m'étais jamais remis en question. Il m'était arrivé parfois de remettre en question la réalité parce qu'elle me gênait, mais sans remettre en question l'existence, la stabilité et la réalité de mon propre esprit, ce qui fait que je suis prisonnier de ses tendances. A partir du moment où je m'aperçois que tout cela est très changeant et mouvant, je peux y changer quelque chose. La prise de conscience de cette instabilité des phénomènes, que je pensais être vraiment stables, me permet aussi de ne plus me leurrer au même niveau. Je peux espérer, au moment important de la mort et de la transmigration, reconnaître non plus des illusions mais ce qu'il y a derrière, et me débarrasser de l'ignorance fondamentale. Pour cela, je n'ai pas besoin d'attendre que quelqu'un vienne de l'extérieur m'enlever un bandeau, je peux le faire moi-même et je suis d'ailleurs le seul à pouvoir le faire. Cette compréhension est importante si je veux être à même de poursuivre mon chemin dans le cycle des existences ou dans la réalité quelle qu'elle soit, non plus en tant que victime passive des courants du karma mais en tant qu'acteur, en étant conscient de là où je vais et de ce que je suis.

Dans l'enseignement bouddhiste, on insiste beaucoup sur la transmigration, sur le fait qu'on ne vit pas une existence mais des myriades d'existences, parce que c'est une réalité et surtout parce que cela remet les choses en perspective. Nous pensons que l'existence que nous sommes en train de vivre est la plus importante, et c'est vraiment la plus importante si nous savons quoi en faire et comment l'utiliser. Mais si c'est pour la traverser les yeux fermés, elle n'a guère d'importance ! Insister sur la transmigration revient à insister sur le fait que tout ce que je fais, pense et dis a des conséquences dans ma vie immédiate, mais que celles-ci seront bien plus grandes encore après ma mort. Je suis en train, en ce moment, de conditionner la façon dont je vivrai une autre existence.

Dans le bouddhisme, comme dans tout courant religieux ou philosophique, on insiste sur le fait d'être gentil, généreux et altruiste, non seulement parce que c'est bien pour les autres, mais surtout parce que c'est bien pour soi-même : en pratiquant ces vertus, on transforme les tendances inconscientes qui seront la cause directe de la façon dont on se manifestera après cette existence-ci. Toute la démarche du bouddhisme est basée sur la réalité de la transmigration. Si l'on enlève cette réalité, toute la morale, tous les préceptes et même une grande partie des enseignements du bouddhisme sont caducs : enlever les conséquences sur d'autres existences des actes de cette existence-ci, c'est rayer d'un trait toute une partie de la pratique.

Cela laisse la réalisation immédiate, qui est comme même difficile à atteindre et surtout dépourvue de sens quand elle n'est pas reprise dans la perspective de la transmigration. Avec cette perspective par contre, les choses deviennent simples et claires, et on s'aperçoit qu'on a plein pouvoir sur son propre destin.

Nous avons parlé du principe conscient, des tendances inconscientes, et surtout des six classes d'êtres ainsi que du karma de perception le fait que la manière dont on perçoit le monde est une conséquence directe du karma qu'on a accumulé. Cela est essentiel, car nous avons tendance à voir les malheurs qui nous arrivent connue des châtiments divins imposés de l'extérieur, ou comme la faute à "pas de chance" si c'est le hasard. Cela peut apparaître ainsi mais ce n'est pas ainsi. Nous avons nous-mêmes suscité ce qui nous arrive. Lorsqu'on dit: "Si tu n'es pas sage ou si tu es méchant avec les autres, tu iras en enfer !", quelqu'un ne va pas me prendre et me plonger dans les flammes de l'enfer; c'est moi qui aurai induit dans mon esprit des tendances tellement négatives que je ne pourrai plus percevoir autre chose que de la souffrance. Je suis le seul fautif, et le seul à pouvoir m'en tirer, Je peux considérer le cycle des existences comme un état calamiteux où tout est souffrance, mais il ne l'est que parce que Je veux bien le percevoir ainsi, que parce que je développe dans mon esprit des tendances qui me rendent perméable à la souffrance et susceptible de développer cette souffrance. Il faut alors pousser le raisonnement Jusqu'au bout : je m'aperçois que J'ai entre les mains les clefs de ma délivrance de toute souffrance; cela ne dépend que de moi et des tendances que je vais ou non développer.

Dans le bouddhisme, on parle toujours de deux niveaux : le niveau relatif immédiat et le niveau ultime. Tous les enseignements ont pour but la délivrance de toute souffrance ; c'est le but ultime. Tous visent à nous permettre de nous débarrasser des tendances qui nous enlisent dans la souffrance et à nous faire atteindre le but ultime qui est au-delà de cette existence, ou même d'une centaine d'existences, peu importe. A propos de cette libération, le dharma nous enseigne qu'il y a autant de moyens et de voies qu'il y a d'individus. Chacun est maître de son destin et avec les moyens qui lui sont propres peut influencer son être. Il n'y a pas une règle qui s'applique à tous de la même façon. Il y a des règles générales, mais c'est à chacun ensuite, en fonction des circonstances, de ses tendances et de son esprit, d'adapter ces règles et d'agir selon leur esprit et non pas seulement selon leur lettre. Nous prenons tout d'abord conscience de la situation générale : nous sommes plongés dans une réalité relative, nous sommes menés par des tendances dont nous n'avons pas le contrôle, et il est urgent de changer cette situation. En ce qui concerne les moyens, quels sont-ils ? Tout d'abord, opérer une prise de conscience. Ensuite, prendre une décision : si l'on veut sortir d'e cet enfermement de soi-même par soi-même qu'est l'illusion, il faut sortir de cette préoccupation qui nous est à tous essentielle : moi-même. On cesse de se tourner vers "moi" pour se tourner vers les autres ; c'est la bodhicitta. Enfin, on agit en fonction de l'esprit de l'Eveil qu'est la bodhicitta : on s'efforce de ne pas se rendre malheureux soi-même, et de faire en sorte que les autres également soient moins malheureux. A partir de ce principe très général, c'est à chacun de trouver sa voie, avec des conseils bien sûr, mais sans s'attendre à une recette miracle qui s'appliquerait à tout le monde. Chacun d'entre nous est l'héritier de myriades d'incarnations et donc de tendances inconscientes extrêmement complexes et différentes; c'est donc à nous d'adapter les remèdes à nos propres maladies. Il est une chose dite dans le dharma dont il faut se souvenir en priorité : chaque pensée, chaque action accomplie dans le sens de la libération porte ses fruits. Il n'y a pas de choses inutiles. Chaque fois qu'on agit dans le sens de l'altruisme, de la bodhicitta, de moins d'illusion, cela porte ses fruits : c'est cumulatif.

 

Dans l'autre sens aussi, mais comme cela fait des éons de temps qu'on agit dans l'autre sens, et qu'on veut essayer maintenant d'aller vers moins d'obscurité, il est important de le savoir. Quelle que soit l'énormité apparente de la tâche, on peut commencer ici et maintenant, par des toutes petites choses qui seront immédiatement efficaces.

 

Chacun est soumis à son karma, aux circonstances, etc. C'est vrai : le fait qu'on puisse agir ou non dépend d'un ensemble des circonstances, ainsi que le fait qu'on soit destiné ou non à faire quelque chose. Il y a ainsi trois grands courants: le karma, les circonstances, et ce qu'on traduit par prédestination, c'est-à-dire l'aptitude à faire ou non quelque chose. Quand on dit cela, on voit immédiatement le destin et les rails dont on ne peut pas sortir. Il est vrai que ce sont trois forces qui pèsent très lourd dans notre existence, mais il n'y a aucune force qui résiste à la volonté de changer. Je suis le maître de mon karma : celui-ci est la résultante de ce que je veux, de ce que je fais, de ce que je pense, et si je m'entraîne à vouloir penser positivement, cela finira par avoir des résultats positifs. Même si je suis sur une route qui apparemment me mène tout droit à la catastrophe, je peux toujours changer de chemin.


Nous allons maintenant parler de ce qui passe dans l’intervalle de temps qui s'écoule entre le moment où l'esprit est séparé du corps qui lui servait de support et le moment où il retrouve un corps : c'est le moment connu sous le nom de bardo qui, en tibétain, signifie simplement "intervalle", Le fait de passer d'une existence à une autre, d'un corps physique à un autre, est essentiellement dû à l'attachement égocentrique, tendance profondément ancrée dans notre esprit, qui consiste à se considérer comme une entité, comme quelque chose existant par soi-même, comme quelque chose qui dit : "moi, je". De ce fait, la manifestation au seuil d'une réalité illusoire ne s'arrête pas avec la mort.

 

On fait une distinction entre la mort clinique et la mort réelle, ou arrêt de la circulation des énergies intérieures. Là s'écoule un temps variable, qui dure en général trois jours, pendant lequel on est plongé dans un coma complet ; la conscience n'enregistre rien. Subjectivement cet intervalle de temps n'existe pas ; pour le sujet, il n'a pas eu lieu. Ensuite, la conscience réémerge de ce coma pour entrer dans le bardo (ou plutôt un des bardos, car pour les Tibétains, nous sommes toujours dans un bardo quelconque, entre deux états). Dans cette phase transitoire entre deux existences, on a l'impression de se manifester; on passe par un certain nombre d'états qui sont tous illusoires - en fait, ils ne sont pas plus illusoires que l'état dans lequel nous sommes maintenant, mais, vus de notre point de vue ici et maintenant, ils sont complètement illusoires puisqu'ils n'ont aucun support matériel.

 

A la séparation d'avec son support matériel, la conscience subit une oblitération temporaire; ensuite, du fait de la reprise de la conscience en dehors de tout support physique, se produisent certains phénomènes qui sont extravagants de notre point de vue, car l'esprit n'ayant plus d'attaches physiques est extrêmement volatile : il change et la réalité extérieure paraît changer, un peu comme dans les rêves ou les hallucinations. Dans un processus normal de réincarnation, les expériences qu'on fait sont, dans un premier temps, caractérisées par une forte ressemblance avec celles qu'on connaît actuellement : par exemple, on se perçoit comme être humain dans un environnement humain. Au fur et à mesure que le temps s'écoule le temps du bardo peut être extrêmement variable; on compte en général plusieurs semaines des changements s'opèrent, et on tend à percevoir des choses de plus en plus conformes à l'état dans lequel on se remanifestera ensuite. Il y a donc toute une transformation qui s'établit dans le bardo.


Les états expérimentés dans le bardo sont tous caractérisés par cette absence de point d'ancrage de l'esprit. Actuellement nous vivons dans une réalité illusoire et relative, mais qui paraît avoir une certaine stabilité. Dans le bardo, l'esprit est complètement séparé du corps physique et n'a plus aucune attache; tous les événements du bardo se déroulent donc à la vitesse de la pensée, sans frein. Actuellement, nous nous appuyons sur et nous sommes prisonniers d'une enveloppe physique et d'un cerveau, ce qui ralentit considérablement nos processus mentaux. La façon dont cela s'opère en dehors de tout substrat physique est beaucoup plus violente, élémentaire et rapide. Les illusions du bardo sont très changeantes et ressemblent, lorsqu'on vient de mourir, à ce que l'on a connu dans la vie, pour ensuite, au fur et à mesure que le temps s'écoule, ressembler de plus en plus à ce vers quoi l'on tend. Ceci est compréhensible, puisque la façon dont on perçoit l'univers est fonction des tendances accumulées.


Dans le bardo, réémerge un principe conscient avec tous ses attributs, et donc réémergent les mêmes tendances fondamentales, qui peuvent alors se modifier, ces modifications n'étant pas possibles tant que le corps physique les empêchaient. La réalité perçue dans le bardo n'est rien d'autre que la vacuité. C'est d'autant plus paradoxal qu'ici, dans notre monde actuel, nous pouvons nous dire que la vacuité n'est pas du tout apparente ; pour nous, les phénomènes ont un poids, une substance, et existent quelque part; on peut penser qu'il y a une réalité objective indépendamment des individus. Mais dans le bardo, n'importe qui est dans le même état que celui qui rêve, n'importe qui fait des expériences qui apparemment sont des illusions, des hallucinations, et vit dans son univers qui paraît immatériel et personnel. Pourtant, les expériences faites dans le bardo apparaissent au moins aussi réelles, tangibles et vivantes, sinon plus, que celles faites lorsqu'on est dans un corps physique. Cela vient de ce que la vacuité n'est pas perçue en tant que vacuité mais en fonction des tendances qu'on a accumulées, donc du karma de perception qu'on a développé. Du fait de l'absence du frein du corps physique, ces perceptions sont très chaotiques : ce sont des scènes juxtaposées les unes aux autres que l'on traverse sans contrôle aucun. En même temps que le corps physique, dans le bardo, on perd la direction des opérations et le contrôle qu'on pouvait avoir sur sa volonté.


Tout ceci est valable pour l'immense majorité des individus, qui n'ont pas le contrôle complet de leur appréhension de la réalité et qui n'ont donc pas une perception directe de la réalité des phénomènes tels qu'ils sont au-delà de l'apparence qu'ils manifestent. Par contre, si l'on a développé la vision qui va au-delà des apparences et la perception de la véritable nature des phénomènes et de l'esprit, les conditions dans le bardo ne sont plus du tout les mêmes, car on reconnaît les manifestations du bardo pour ce qu'elles sont. Les illusions, les images, les sons, les expériences qu'on connaît dans le bardo sont traduites ainsi du fait de nos tendances inconscientes, mais sont simplement l'expression de la réalité vraie de notre esprit et des phénomènes.


Quand on a une certaine expérience de ce qu'est cette réalité, on peut la reconnaître même au-delà des illusions du bardo. Et en général, quand on en est à ce stade, on n'a pas à passer par les expériences du bardo - ce cheminement initiatique hallucinatoire • mais on passe directement d'une incarnation à l'autre.
Le bardo s'apparente vraiment au rêve ; on fait des expériences, on voit des choses exactement comme le dormeur ou celui qui a des hallucinations. Et exactement comme, lorsqu'on s'endort, ou ne perçoit pas le moment où l'on passe de la veille au sommeil, quand on meurt, un coma se produit qui n'est pas perçu : on se "réveille mort" et on ne le sait pas; on voit des chose qui nous paraîtraient fantastiques mais qui, pour celui qui est dans le bardo, paraissent logiques, tout comme dans le rêve on trouve logiques les situations les plus aberrantes.

Pour se préparer le mieux possible à cette phase de transition, ont été développés un certain nombre d'exercices d'entraînement. En particulier, dans les visualisations du vajrayana il y a la phase de développement, kyérim, et la phase de parachèvement, dsogrim. Dans un premier temps, on développe l'image, aussi précise que possible, d'un aspect pur de l'esprit, d'une "déité", et on s'identifie à cet aspect pur, pour ensuite se dissoudre soi-même. Cela correspond très exactement au processus de la mort, et c'est pour cela que c'est fait.


Au moment de la mort, pour peu qu'on ait suffisamment entraîné son esprit, on demeure conscient, l'esprit clair, alors même que la part subtile des différents éléments se résorbent l'une dans l'autre. Notre corps et notre psychisme sont composés à différents niveaux d'énergie des cinq éléments (les quatre éléments plus l'espace), et lorsque le flux vital ne les maintient plus ensemble, ceux-ci retournent à leurs constituants. Les éléments physiques mettent un certain temps à retourner à leurs constituants élémentaires; les éléments psychiques et subtils s'en retournent plus rapidement. On subit cette résorption qu'on peut suivre très précisément si l'on est entraîné.


La phase de coma correspond à la résorption au niveau le plus élémentaire, c'est-à-dire au niveau de la vacuité, de l'esprit. La plupart des gens sont incapables de reconnaître cela. Mais, pour celui qui pratique dsogrim, la phase de résorption, vient une phase d'équanimité où l'on demeure en méditation et en contemplation devant la nature fondamentale de tous les phénomènes qui est la vacuité. Si l'on est très entraîné, on peut la percevoir à ce moment-là, ce qui provoque la libération. Sinon, on entre dans le bardo, et on y aura été préparé par cette phase qui suit dzogrim, où l'on réémerge de la vacuité en considérant tous les phénomènes comme des aspects purs, etc. On y aura été préparé pendant sa vie, et au moment où on émergera de ce coma, on saura ce qui se passe, on saura où l'on est, et on sera capable de ne pas être totalement subjugué par les phénomènes illusoires, aussi convaincants soient-ils, auxquels on devra faire face.

Cet entraînement à la phase de parachèvement de la méditation peut être très utile quel que soit le niveau d'entraînement réalisé par chacun. Pour beaucoup, la poursuite assidue de cet entraînement crée une aptitude de l'esprit à demeurer fixé sur ce qui se passe quoi qu'il arrive, à ne pas se laisser emporter par les événements, et à s'établir dans un état de rappel de soi et donc à suivre une chaîne d'événements sans être forcément balayé, impliqué par elle, Cette aptitude est particulièrement utile au moment de la mort, quand les éléments se résorbent, parce qu'il ne s'agit pas d'une expérience très agréable; elle permet donc de garder une certaine lucidité et un certain calme, et, au moment où la conscience réapparaît, de faire face aux événements qui se produisent - lumières très -violentes, bruits très forts, etc. et de traverser cette phase de transition dans un état d'autant plus favorable qu'il est calme.


Si l'on pousse plus loin la réalisation, on parvient de son vivant même à une maîtrise de l'esprit suffisante pour que celui-ci soit capable d'une stabilité telle qu'il pourra, au sein même de l'agitation des phénomènes relatifs, percevoir la réalité qui les sous-tend. Au moment de la mort, la période de coma n'est plus perçue comme une perte de conscience mais comme le retour à cette réalité fondamentale qu'on a déjà reconnue auparavant. Une reconnaissance immédiate a lieu et cette expérience est libératoire. Même si l'on n'est pas capable de cela, on peut à tout le moins aborder les phénomènes du bardo avec lucidité et surtout sans terreur, pour peu qu'on s'y soit entraîné auparavant.

En fonction de notre capacité acquise de notre vivant de percevoir ou non la véritable nature de notre esprit, nous emprunterons dans le processus de transmigration une voie ou l'autre : soit poussé par le karma, soit en fonction de ce qu'on aura décidé soi-même. La plus fréquente, la première, est le fait de personnes qui, ayant quitté leur enveloppe physique, se retrouvent ballottées par leur karma, c'est-à-dire par les tendances inconscientes qu'elles ont accumulées et qui leur font voir la réalité fondamentale d'une manière ou d'une autre. A ce moment-là, il n'y a pas de libre arbitre, il n'est plus question de diriger, de changer, de vouloir ou de ne pas vouloir; c'est comme un toboggan... Et on se retrouve catapulté dans une autre existence.
Et puis il y a cette minorité de personnes qui ont perçu la véritable nature des phénomènes et de leur esprit, et qui la reconnaissent au travers des manifestations du moment de la mort.

Elles reprennent naissance sans être complètement libres du karma qu'on doit subir tant qu'on n'en est pas totalement débarrassé - mais avec la capacité d'influencer le processus, de manière à reprendre naissance dans les circonstances les plus favorables et les mieux à même de leur permettre de poursuivre une action ou un chemin, qu'elles auront décidé de poursuivre.

Concernant cette seconde façon de transmigrer, on observe une grande variété. Il y a les êtres qui ont développé une perception des choses suffisamment aiguë pour passer au-delà des simples apparences illusoires et choisir la façon dont ils se remanifestent (on ne parle pas ici des bouddhas parfaitement réalisés, on parle d'êtres qui ont une certaine réalisation). Il y en a d'autres qui se remanifestent en fonction de souhaits qu'ils ont faits pour le bien d'autrui : c'est la remanifestation à travers l'effet de la bodhicitta. Ce sont des êtres qui ont obtenu une compréhension plus ou moins profonde de la nature des phénomènes, compréhension qui s'accompagne surtout d'un désir sincère d'aider autrui et donc du souhait de pouvoir continuer à le faire. Si ce souhait s'appuie sur un réel esprit d'Eveil, il est extrêmement puissant et s'accomplit au moment de la mort. Le processus de la transmigration est alors conditionné non seulement par le karma mais par ce souhait. C'est ce qu'on appelle : prendre renaissance d'une manière non illusoire.

 

QUESTIONS  / RÉPONSES

 

- Le bardo est-il aussi violent pour quelqu'un qui meurt dans son lit que pour quelqu'un qui meurt d'un accident ?

 

- La façon dont on meurt n'a pas tellement d'influence sur ce qui se passe dans le bardo. Une période d'inconscience sépare le moment de la mort du moment où la conscience émerge dans le bardo. Ce qui compte vraiment, ce sont les tendances inconscientes qu'on a accumulées pendant l'existence : ce sont elles qui conditionnent la façon dont la conscience émerge à partir de la "conscience-base-de-tout". Si l'on est terrorisé au moment de la mort, cela peut induire certaines conséquences dans le bardo, mais uniquement si l'on y est prédisposé. Cela peut représenter un agent de perturbation, mais ne peut pas causer tel ou tel type d'expérience dans le bardo : cela peut déclencher de préférence telle ou telle expérience, mais si l'on n'a pas développé en soi la tendance inconsciente qui suscite telle ou telle expérience, la façon dont on meurt n'est pas très importante. On peut prendre une comparaison ; prendre le train en Inde est une expérience très traumatisante, car la gare est un tel fouillis, avec les voleurs, la foule, les trains qui ne sont pas à l'heure, le bruit, la chaleur, les bousculades... Si l'on arrive dans la gare et qu'on est calme, cela va encore. Mais si l'on vient de descendre d'un cyclo-pousse où l'on s'est fait agresser, on craque nerveusement en entrant dans la gare. Les conditions dans la gare ne changent pas fondamentalement, mais l'état dans lequel on les aborde peut être différent.

 

- Que penser des êtres qui naissent difformes, estropiés ou oui n'ont pas toute leur tête?

 

- Toute naissance quelle qu'elle soit est la résultante d'un certain nombre de facteurs complémentaires et complexes. D'une part, il y a le "matériel" disponible; d'autre part, il y a ce qui détermine le choix de ce matériel. Le matériel disponible, ce sont les circonstances générales : si l'on doit naître à une époque où l'atmosphère est tellement polluée que tout le monde a un cancer du poumon à la naissance, on l'aura. D'un autre côté, la façon dont l'embryon évolue, le pourquoi on naît de tels parents plutôt que d'autres, c'est le karma personnel. On a vu qu'il est déterminé par les tendances accumulées dans notre existence, qui déterminent la façon dont nous percevons l'univers. Cette façon dont on perçoit l'univers se traduit aussi comme cela, dans le "choix" de telles ou telles circonstances, de tels ou tels parents, d'être blond ou brun, grand ou petit... Ceci est la résultante du karma individuel. On peut dire que c'est génétique, mais il n'est pas du tout "innocent" que tels ou tels gênes se marient pour former un embryon, ni que le principe conscient s'attache à tel embryon plutôt qu'à tel autre. Et quand des enfants naissent avec de graves handicaps mentaux ou moteurs, on peut en trouver trace de la cause dans des accidents génétiques, mais il faut bien savoir que ces accidents génétiques, ces circonstances apparemment fortuites, sont le fait d'une causalité ; le karma. Ce n'est pas par hasard qu'on naît dans un corps bien formé ou mal formé.

 

- Celui qui a pratiqué toute sa vie, qui a fait le souhait de renaître en Déouatchène, passe-t-il quand même par le bardo ?

 

- Lorsqu’on a suffisamment pratiqué les phases de développement et de parachèvement de la méditation, quand on reconnaît la nature même des phénomènes du bardo, on reconnaît en fait la vacuité de ces phénomènes, et reconnaissant la vacuité de ces phénomènes, on en est instantanément libéré. Il y a donc une première possibilité de libération dans ce qui est normalement une période d'inconscience, mais qui, pour celui dont l'esprit a été stabilisé et entraîné, est la rencontre avec la véritable nature des phénomènes. Il y a une autre possibilité de libération : quand on émerge dans le bardo, on reconnaît la nature illusoire des phénomènes du bardo, et donc on en reconnaît la vacuité.


Il y a encore une troisième possibilité : la libération par les souhaits, par les vœux puissants qu'on a faits toute sa vie. La personne qui fait des souhaits de renaître en la Terre Pure de Déouatchène tout cela est une question de tendances qu'on implante dans l'esprit et les souhaits servent à cela - imprime en elle deux choses: tout d'abord, le désir d'aider tous les êtres, qui est la condition sine qua non pour que les souhaits de renaître dans les purs champs de félicité fonctionnent. Grâce à la force de cet altruisme, on développe également un souhait très fort de se retrouver dans l'état privilégié qu'est la Terre Pure de Déouatchène. Et comme ce sont les tendances qu'on a développées le plus fortement en soi qui prennent les commandes au moment où l'on émerge de la période d'inconscience, si l'on a développé d'une part la bodhicitta qui est un excellent antidote à l'attachement égocentrique et d'autre part les vœux de renaître dans les purs champs de Déouatchène, on a toutes les chances pour que ce soit Amitabha et les purs champs de Déouatchène qui nous apparaissent au sortir de ce coma, après une période un peu latente où l'on demeure dans une sorte de limbe.
Il est difficile de parler du bardo de façon exhaustive car il varie pour Chacun de nous. C'est un état à la fois de grands périls et de grandes possibilités car, comme son nom l'indique, il s'agit d'un état intermédiaire entre deux corps, où tout est donc possible. C'est là que les tendances inconscientes peuvent se manifester avec le plus de force; sans limitation ni contrainte. Il y a des expériences dans le bardo qui peuvent être très désagréables, mais il faut bien savoir que ce ne sont pas des châtiments infligés à celui qui les expérimente. C'est comme un élastique qu'on tend afin de l'envoyer sur quelqu'un, qui casse et qui nous revient dans l'œil. Si, pendant mon existence, j'ai nourri des émotions violentes - la haine, la rancœur, la jalousie, etc. -, si J'ai tendu l'élastique plus ou moins fort, au moment de la mort il me revient dans la figure avec plus ou moins de violence. Il s'agit uniquement de nos propres émotions, personne ne vient nous piquer les fesses avec une fourche pour nous faire payer nos crimes ou nos petites lâchetés de cette existence ; nous sommes les seuls à provoquer les illusions du bardo, Mais le revers de cette horrible médaille est que le bardo est plein de possibilités, du fait même qu'on n'a plus les contraintes du corps : on peut reconnaître la véritable nature de son esprit, on peut se libérer dans le bardo. C'est techniquement beaucoup plus facile de reconnaître la nature des phénomènes dans le bardo que ça ne l'est pour nous maintenant; par contre, ce sera impossible dans le bardo si on ne s'y est pas entraîné maintenant.

 

- Est-il bon de s'adresser à la force qui décide de la réincarnation ou de la désincarnation ?

 

- Quand on parle de réincarnation ou de non réincarnation, en fait il n'y a personne qui décide. Que nous le voulions ou non, en tant qu'êtres ordinaires, nous serons amenés à nous réincarner. Nous pouvons effectivement faire des souhaits pour nous remanifester dans tel ou tel domaine, état ou circonstance ; la force des souhaits, sous réserve qu'elle s'appuie sur une réelle préoccupation d'autrui et pas uniquement sur un désir, est très puissante. Dans toute prière, le fait de demander quelque chose n'est efficient que si l'on met ses actions et ses pensées en accord avec la demande. Par ailleurs, cette force ou personne, quel que soit le nom qu'on lui donne, n'est pas quelqu'un qui décide pour nous si nous nous réincarnerons ou non dans telles ou telles circonstances, mais c'est bien plutôt nous qui, par notre aspiration, nous rendrons dignes de nous manifester dans telles ou telles circonstances.

 

- Combien de temps reste-t-on dans le bardo ?

 

- Dans le bardo, il y a autant de cas que d'Individus. D'une façon générale, on compte un maximum de quarante-neuf jours ou sept semaines. Cela peut être plus court ou plus long. C'est plus long pour ceux qui sont coincés dans le bardo : les fantômes, les revenants, certaines classes d'êtres assimilés à des présences démoniaques, etc. Il y a de nombreuses raisons qui amènent ces êtres à s'éterniser dans l'état intermédiaire, ce qui est assez pénible car, du fait qu'on n'a pas de corps, c'est un état chaotique. Parmi ces raisons, il y en a une à laquelle il a déjà été fait allusion ; il s'agit d'une immense terreur avant la mort, et encore elle n'amènera pas fatalement à cela. Un grand attachement, comme une très forte avarice ou l'attachement à un lieu ou à un être qui dépasse réellement la mesure du commun, peut aussi retarder dans le bardo. Mais pour l'immense majorité des individus ce temps est de quelques semaine e et en général pas plus de sept.

 

- Comment expliquer que certaines personnes croient retrouver, au cours par exemple de séances d'exploration de l'inconscient, des scènes, des images, des sensations qui appartiendraient à des vies antérieures, en tous les cas à des moments qu'ils ne peuvent pas rattacher à leur vie présente ?

 

- C'est bien la preuve qu'on ne peut pas faire de généralités en ce qui concerne l'esprit, les êtres et le karma. Il y a toujours des exceptions, nous en sommes tous. En général, on ne se souvient pas. C'est un phénomène complexe qui met en jeu la reconstruction, au niveau le plus inconscient de la conscience, de souvenirs dus à des tendances imprimées très violemment dans l'esprit et qui vont déteindre d'une existence sur l'autre, sous la forme de souvenirs qui n'émergent en principe pas, sauf peut-être au cours de séances d'anamnèse.

 

- Comment peut-on expliquer les expériences de coma dépassé ?

 

- On ne peut pas se prononcer d'une manière catégorique, mais il semblerait qu'elles ne soient pas des expériences du bardo. En général, quand on entre dans le bardo, on est non seulement cliniquement mort, mais surtout on est techniquement intérieurement mort; non seulement toutes les fonctions vitales physiques ont cessé, mais tous les souffles subtils ont cessé de circuler, et c'est ce qui provoque un coma, réel de l'intérieur comme de l'extérieur.


Par contre, dans les expériences de coma dépassé, il y a coma apparent, mais l'esprit, même en dehors du corps, continue d'enregistrer des expériences. Apparemment, toutes les expériences décrites annoncent l'approche du bardo, mais pas ce qui s'y passe. Cependant, on ne peut pas dire de façon catégorique que ce n'est pas le bardo et que personne n'en est revenu. Mais, normalement, quand on est passé dans le bardo, on n'en revient pas. Il y a des états qui s'approchent de cela, comme l'état de celui qui a une grande pratique de dzogrim, la phase de parachèvement de la méditation. Au moment où ce pratiquant meurt, il reste pendant un temps assez long, qui peut être d'au moins trois jours, dans un état où il est techniquement mort, mais où pourtant son esprit n'est pas entré dans le bardo ; il demeure dans un état de stase contemplative qui n'est pas l'inconscience qui caractérise le quidam qui meurt; c'est un état où il y a toujours une certaine expérience de l'esprit, mais c'est une expérience de félicité, et on n'entre pas dans le bardo. Il y a donc toute une latitude d'approche de la mort qui permet toutes sortes d'expériences qu'on peut prendre pour la mort, mais qui n'en sont pas.

 

- L'espace-temps existe-t-il dans le bardo, peut-on le mesurer en jours ?

 

- Quand on dit quarante-neuf jours, il s'agit du temps des vivants. Subjectivement, pour celui qui fait l'expérience de la mort, cela peut prendre un temps complètement indéterminé. Il n'y a ni jour ni nuit. Il n'y a plus d'espace-temps objectif, si tant est qu'il y ait jamais eu un espace-temps objectif !

 

- S'entraîner à contrôler ses rêves peut-il aider dans le bardo ?

 

- Entendons-nous bien : contrôler ses rêves ne se fait pas n'importe comment. Il y a une technique qui est enseignée, c'est l'une des Six Doctrines de Naropa, et à condition de l'utiliser et de ne pas essayer de le faire de façon anarchique, le contrôle des rêves est un élément de libération dans le bardo, mais il s'agit d'une discipline très précise.

 

Nous avons abordé le sujet de la transmigration et avons vu que l'immense majorité des individus, les êtres ordinaires, n'ont pas le choix : ils doivent transmigrer d'existence en existence. Cette réincarnation n'est pas une question de vouloir ou de ne pas vouloir : ils se trouvent propulsés d'une existence à l'autre.
Nous avons vu également que les circonstances de notre naissance dépendent essentiellement de nous. Il est courant de penser que, si on a un comportement négatif, on sera envoyé dans les royaumes d'existence inférieurs où l'on aura à subir de la souffrance, etc. On a tendance à prendre cela pour un châtiment imposé par une sorte de juge. En fait, les choses ne se passent pas du tout ainsi.

 

Nous avons également vu que les caractéristiques de nos existences successives et les circonstances dans lesquelles nous reprenons naissance sont directement fonction du karma que nous avons accumulé, c'est-à-dire des tendances très profondes qui sont à l'origine de la remanifestation du principe conscient après sa dissolution au moment de la mort.


Le seul maître et Juge de notre "destin", c'est nous-mêmes. C'est nous qui sommes à même de changer éventuellement cette destinée et de modifier les données de notre prochaine existence.


La manière dont ces circonstances sont suscitées, et dont on se retrouve plongé dans tel ou tel mode d'être, dépend directement de la façon dont se manifeste le karma. Dans ce qu'il est convenu d'appeler le karma, et qui n'a rien à voir avec une force extérieure à nous-mêmes, il y a une caractéristique qui fait qu'on a tendance à reproduire les mêmes circonstances d'une existence sur l'autre : si l'on a accumulé des tendances dans un sens, on possède de nouveau ces mêmes tendances au départ. C'est ce qui fait qu'il y a une similitude de nature entre les actes, positifs ou négatifs, qu'on a accomplis et les circonstances dans lesquelles on se remanifeste.

Il y a une seconde composante principale du karma : c'est son intensité. A côté de sa tendance à se reproduire, le karma possède aussi une force qui change considérablement la façon dont il se manifeste.


Dans les manifestations de ce karma, il y a en particulier une sorte d'écho ou de trace, un karma de reproductibilité, qui fait que les tendances fortes imprimées dans l'esprit ressurgissent toujours si l'on ne fait rien. On pourrait appeler cela un karma d'inertie : on a tendance à toujours aller dans le sens où on a été lancé. Ce karma d'inertie fonctionne dans les deux sens, négatif et positif. Si nous avons prié pour le bien des êtres et développé la bodhicitta, le karma d'inertie se manifeste dans le sens que nous retrouvons nos tendances à la bienveillance et à l'altruisme.


Dans la façon dont le karma se manifeste, il faut tenir compte également des circonstances extérieures et savoir qu'à côté du karma qui a tendance à reproduire des actions, il y a un karma qui détermine les circonstances extérieures dans lesquelles nous nous retrouvons, nous faisant aller vers tel ensemble de circonstances plutôt qu'un autre.


Un autre élément intervient encore, c'est la complétude ou non des actions qu'on a accomplies au départ. On peut accomplir tel ou tel type d'acte, positif ou négatif, mais en fonction de la motivation, en fonction de la situation dans laquelle on se trouve soi-même et de la situation dans laquelle se trouvent ceux à qui est adressé cet acte, etc., une même action n'a pas les mêmes conséquences, parce qu'au niveau du karma tout est très relatif.


Il y a donc :

 

-  le karma d'inertie,

-  une composante du karma qui vient déterminer les circonstances,

-  une composante qui détermine le degré de maturation du fruit du karma, en fonction

   de la nature des actes qu'on a accomplis et de la façon dont ils ont été accomplis.


Cette perpétuation des tendances karmiques a existence eu existence se fait au travers des kleshas, mot qu'on traduit parfois par « souillures », mais cette traduction est fausse car entachée de moralisme. Les kleshas sont des tendances profondes totalement inconscientes qui représentent les effets, à l'intérieur de notre esprit, du karma : le principe conscient, au moment où il se remanifeste, imprime dans le fond de notre esprit des tendances inconscientes, des kleshas, qu'on peut changer mais qu'on garde si l'on ne fait rien. Ces tendances prennent naturellement les commandes et nous font perpétuer un mode de comportement. Mais, même en changeant ces kleshas - ce que nous pouvons faire en changeant nos habitudes nous changeons leur direction, nous changeons leur nature, mais il y a toujours des tendances inconscientes. Ce sont elles qui nous maintiennent dans le cycle des existences puisque ce sont elles qui véhiculent l'inertie du karma, et tant qu'on a des tendances inconscientes, on produit du karma, et tant qu'il y a du karma, il perpétue les tendances inconscientes, etc.


Pourquoi ces tendances inconscientes, qui constituent la phase active de la manifestation du karma dans notre esprit, se manifestent-elles" ? Parce que nous sommes tous soumis à la grande ignorance, avidya, non connaissance. Cette grande ignorance touche tout le monde et n'a rien à voir avec le fait d'être analphabète : elle n'a rien à voir avec le degré d'intelligence, elle est fondamentale. C'est elle qui rend possible toutes les autres formes d'ignorance. Elle représente en essence l'incapacité où nous sommes de reconnaître notre véritable nature. Nous avons de nous-mêmes une idée erronée car extrêmement partielle et partiale : nous nous considérons d'un point de vue privilégié, "je, moi", qui est le centre de notre existence. Ce "je, moi" est à la racine de l'attachement égocentrique et donne ensuite une série de comportements vis-à-vis de ce qui n'est pas moi ou vis-à-vis de certaines parties de moi-même, comportements qui sont conflictuels car opposés : "j'aime / je n'aime pas",  "je veux / je ne veux pas", "c'est bon / ce n'est pas bon", etc. C'est ce que l'on appelle nyeun-nwng-pa, composé de nyeun, "folie", et de mong-pa, "obscurité".

 

A la base de tout ce qui nous pousse à agir, à la base de nos émotions conflictuelles, se trouve ainsi ce "moi-je", première manifestation de l'ignorance fondamentale, non reconnaissance du fait que notre véritable nature est infiniment plus vaste que ce "moi-je", sorte d'enfermement volontaire automatique. Tel est ce qu'on appelle avidya et qu'on trouve à la base de tout le processus de réincarnation.


Cela donne quelque chose d'extrêmement complexe au niveau du karma. On a vu que nous développons des tendances inconscientes négatives ou positives. Il n'y a en effet rien de fondamentalement négatif dans notre esprit. Les tendances positives poussent à une remanifestation dans des circonstances plus favorables. D'un point de vue absolu, devoir transmigrer représente quelque chose de négatif, mais au sein de ce qui peut être négatif, il y a des variantes, d'où plusieurs façons d'aborder la transmigration. Il existe des individus capables de passer d'une existence à l'autre par un "acte de volonté", en dirigeant le processus : ils transmigrent, mais cette transmigration est totalement différente de celle du quidam qui se sera laissé aller toute sa vie à ses tendances, ne sachant même pas qu'elles existent, et qui sera poussé sans rien pouvoir faire par les vents du karma (le karma d'inertie, le karma qui crée les circonstances et le degré de maturité de ce karma), Il est très difficile de parler de la réincarnation en termes tranchants parce qu’il y a une infinité de possibilités et que chaque individu met en œuvre tout un ensemble d'éléments pour déterminer la façon dont il transmigre.
Il existe donc des êtres parfaitement maîtres du processus de réincarnation, des êtres qui ont un certain pouvoir d'influence notamment par la force des souhaits, d'autres qui sont emportés par cette réincarnation, et enfin ceux qui n'ont pas besoin de transmigrer. Avec tout ce qu'on vient de voir, on comprend que, pour nous, l'essentiel se situe au niveau des tendances inconscientes. Ce sont elles qui actuellement sont en action en nous, parce que le karma d'inertie nous a fait ce que nous sommes, le karma des circonstances nous a placés dans un certain nombre de circonstances, et ont, avec le degré de maturité, déterminé des tendances que nous portons en nous et sur lesquelles nous devons travailler si nous voulons changer quelque chose. Du fait de cette situation, l'instrument le plus puissant pour agir au niveau de ces tendances inconscientes est le développement de l'esprit de l'Eveil ou bodhicitta.


La bodhicitta consiste en à s'ouvrir et à s'intéresser à autrui, et permet donc de desserrer un peu l'emprise de l'attachement égocentrique. La pratique de la bodhicitta - tous les enseignements insistent là-dessus - consiste à établir des habitudes. On ne s'attaque pas directement à ses tendances inconscientes négatives, mais on s'entraîne simplement à établir, dans de petites choses, des comportements positifs qui deviennent peu à peu des automatismes qui finissent par aboutir à une modification des tendances inconscientes les plus profondes.
L'aptitude à développer la bodhicitta ne se trouve pas au même degré chez chacun. Pour certains, c'est extrêmement difficile, alors que d'autres sont naturellement portés à la compassion, à l'ouverture, etc. parce que ces tendances ont été précédemment développées. Mais une chose est certaine : si l'on s'efforce d'implanter dans l'esprit certaines habitudes - et nous pouvons le faire en modelant notre comportement de l'extérieur par l'adoption, plus ou moins artificielle au départ, d'un comportement positif -, petit à petit elles déteignent. On ne se comporte pas impunément comme quelqu'un de gentil sans le devenir tôt ou tard. Cela permet de comprendre comment des gens, qui au départ sont à l'opposé de telles préoccupations, peuvent s'ouvrir à la compréhension de l'esprit de l'Eveil et à un développement sincère de la bodhicitta. De la même façon, celui qui est naturellement enclin à la bodhicitta en porte les tendances à l'intérieur de lui, mais si ces tendances ne sont pas réactivées, elles risquent de diminuer et se perdre.


Il est donc important, à chaque fois que c'est possible, de susciter des comportements» de créer une ambiance, des circonstances, des rencontres favorables au réveil ou au maintien de cet esprit de l'Eveil. Personne n'est immuablement de telle ou telle nature. "C'est mon caractère et Je n'en changerai pas !", cela n'existe pas. Tout le monde possède des tendances très fortes, mais elles peuvent toujours être modifiées dans un sens comme dans l'autre.


Pourquoi accumule-t-on du karma ? Nous avons vu que nous sommes tous soumis à l'ignorance fondamentale, et celle-ci ressemble à l'hydre d'Hercule aux multiples têtes : quand on en coupe une, elle repousse ailleurs. L'ignorance fondamentale est protéiforme. Elle est non seulement à l'origine de l'attachement égocentrique, non seulement à l'origine de nos, émotions conflictuelles, mais elle est aussi à l'origine de notre cécité face à ces émotions. En général, tant qu'on ne nous les a pas montrées du doigt, tant qu'on ne nous a pas dit : "Vous voyez comme vous vous êtes laissé emporter par une émotion contre toute logique !", nous ne nous en apercevons pas. Mieux encore, nous trouvons tout à fait légitime d'agir en fonction de nos émotions. "Je lui ai cassé la figure parce qu'il m'a énervé", c'est parfaitement légitime ! Nous sommes aveugles à nos émotions. Il est donc important de s'entraîner à les voir. Lorsque nous les reconnaissons, elles n'ont pas moins de force, mais nous avons plus de liberté : nous pouvons choisir de nous y laisser aller ou de dire "non". Pour avoir la possibilité de dire "non", de refuser de se laisser entraîner aveuglément, encore faut-il avoir compris ce qui se passe en nous, avoir ouvert les yeux. C'est là qu'intervient la vigilance, aussi appelée le "rappel de soi". Au lieu de coller complètement aux événements et aux émotions, on dit : "Là, maintenant, qu'est-ce qui se passe dehors et à l'intérieur de moi-même?" Et à force d'utiliser ce petit rappel de soi, on voit comment les émotions nous poussent. Comme nous ne sommes pas complètement idiots et que nous savons que certains comportements se révèlent nuisibles, nous pouvons ainsi les éviter.


Nous sommes soumis à l'ignorance fondamentale et aux tendances inconscientes, mais nous avons aussi la possibilité de développer cette vigilance qui nous permet d'échapper, dans une certaine mesure, à l'emprise totale des émotions conflictuelles.


Cette tentative pour échapper à l'emprise des tendances inconscientes, pour tenter de contrôler le processus de transmigration et éviter d'accumuler sans cesse un karma souvent négatif, sera facilitée par la connaissance du dharma. On a tendance à prendre le dharma pour un Evangile, une Ecriture révélée... Dans un sens, c'est vrai, car il a été enseigné par quelqu'un qui voyait plus clair que nous, mais il ne s'agit pas de mettre le dharma sur un piédestal pour l'adorer ! Le dharma, c'est essentiellement l'étude et la compréhension des caractéristiques du monde qui nous entoure et de ce dont nous sommes nous-mêmes faits. Étymologiquement, dharma signifie enseignement. C'est une science. Nous avons la chance de disposer avec le dharma d'une espèce d'encyclopédie : quel que soit le sujet qu'on veut aborder, il a été traité.


Le dharma est la parole du Bouddha, mais il ne s'agit pas de se mettre à genoux devant et de l'adorer; le dharma a été fait pour être compris, éprouvé, contesté et vérifié. Telle est l'étude du dharma. C'est le moyen le plus puissant dont nous disposons pour nous sortir de cet état d'ignorance dans lequel nous sommes plongés. Quand on parle d'étudier et de pratiquer le dharma, il s'agit de quelque chose de véritablement actif et non d'apprendre par cœur des textes, sauf en utilisation mnémotechnique. Il s'agit, grâce à ces enseignements, de comprendre la nature du "bazar" ambiant dans lequel nous sommes plongés.

 

Le dharma a cela de merveilleux qu'il se résume parfaitement, bien que les développements complexes et précis des différents enseignements fournissent matière à une vie d'étude. Mais on n'a pas besoin de tout connaître; le dharma n'a pas été enseigné comme un trésor de connaissance réservé à une élite savante ou destiné à des joutes oratoires. Le dharma a été fait pour chacun d'entre nous, et sachant qu'au départ nous sommes stupides, il a été fait de telle manière qu'il puisse se résumer en trois injonctions : "Abstiens-toi d'actes nuisibles", "Accomplis des actes positifs", "Discipline ton esprit".


Ce sont les trois ordres du Bouddha, donnés à ceux qui voulaient le suivre. C'est tout, et si l'on réfléchit, ces trois injonctions résument tout. Quand, au départ, on se demande si l'on va suivre telle voie plutôt qu'une autre, on a besoin d'explications sur le karma, la réincarnation, les tendances inconscientes, etc. Mais une fois qu'on a compris, cela se résume à ce qu'on va faire ici et maintenant. Ces trois injonctions constituent les garde-fous à nos actions.

 

Je m'abstiens d'actes nuisibles. Au départ, j'ai compris pourquoi telle ou telle action était nuisible, je ne me suis pas laissé imposer un certain nombre de règles ex nihilo. J'ai compris, j'ai dit : "Oui, c'est nuisible, cela va me faire du mal et faire du mal aux autres, etc." D'autre part, j'ai compris pourquoi telle ou telle attitude était positive, j'ai vraiment compris. Et si j'ai véritablement compris, cela est gravé en moi ; je n'ai plus besoin de me souvenir d'une liste d'actes positifs et d'une liste d'actes négatifs. Et j'ai compris en quoi consiste discipliner mon propre esprit; c'est essentiellement prendre le temps de voir ce qui se passe à l'intérieur, être présent ici et maintenant et non en train de penser à autre chose alors que je parle ou agis. Si je fais ces trois choses là, j'ai toutes les injonctions qui me sont nécessaires pour accomplir ce que je veux accomplir : me libérer des tendances inconscientes et diminuer l'emprise de l'ignorance en moi.


Théoriquement, ces trois injonctions devraient suffire dans le courant de notre existence. Mais comme nous sommes particulièrement bornés et que nos tendances sont rebelles et bien ancrées, il nous faut de l'aide. Connaissant ces injonctions, nous nous rendons compte qu'il faudrait éviter telle chose, mais bien souvent nous la faisons quand même, ou qu'il faudrait pratiquer ainsi, mais nous ne le faisons pas, ou que nous devrions être plus présents à nous-mêmes, mais nous nous laissons ronronner comme d'habitude ! Cela fait partie, hélas, de nos tendances inconscientes. II faut alors se secouer de temps en temps et utiliser un autre trio de moyens qui sont ; la purification des voiles du karma, l'accumulation d'activité bénéfique et la pratique d'une activité parfaitement pure.


Nous transportons tous une couche extrêmement épaisse et dure d'habitudes et de tendances qui sont le résultat d'une accumulation d'actes négatifs. Pour changer le négatif en neutre, ou mieux en positif, il faut utiliser le contraire. On dispose pour cela d'un certain nombre de moyens qui permettent d'accéder à ce karma négatif, à cette couche où se tient la résultante de tous nos actes négatifs. On utilise différentes méthodes pour purifier et laver cette crasse, de manière à s'en débarrasser petit à petit. II convient de le faire le plus souvent possible car il ne faut pas se leurrer ; même avec les meilleures intentions du monde, on commet sans cesse des actes négatifs. Il est bien d'en prendre conscience, de le regretter et de s'en purifier. Mais cela ne suffit pas, tellement la pente est raide. Il faut aller plus loin et pratiquer d'une manière active des choses éminemment positives : c'est ce qu'on appelle l'accumulation d'activité positive, dont le principal intérêt, en dehors de faire du bien à autrui, est de nous permettre de voir plus clair. C'est le développement de la suprême connaissance, qui n'est possible que grâce à la puissance des habitudes implantées par la pratique de l'activité positive. C'est la deuxième partie du deuxième moyen. Une fois qu'on est bien ancré dedans, on peut passer au troisième moyen, qui est la pratique parfaitement pure. C'est tout un ensemble de choses comme la méditation, la récitation de mantras, etc. On parle de "pratique parfaitement pure" car elle est dépourvue d'égocentrisme; c'est une pratique qu'on ne fait pas pour soi, mais parce que c'est comme ça, et encore mieux pour le bien de tous les êtres. mal, tout en entretenant à l'intérieur d'elles-mêmes des émotions très violentes. On ne se rend pas compte du mal considérable qu'on se fait ainsi. Il ne faut pas oublier que le corps et la parole ne sont que les serviteurs de l'esprit qui, seul, prend l'initiative d'une action. Un acte ne porte vraiment ses conséquences que s'il est volontaire : un acte réflexe a beaucoup moins de conséquences karmiques qu'un acte volontaire. Le nœud du problème n'est pas uniquement dans ce qu'on fait à l'extérieur, il se situe surtout au niveau de la disposition d'esprit dans laquelle on s'établit. C'est la raison pour laquelle a été développé un ensemble de moyens qui permet d'entraîner l'esprit à se maintenir dans une disposition positive : c'est lodjong ou "l'entraînement de l'esprit".

 

Avec lodjong, il s'agit d'abord de développer la compréhension du dharma. En général, quand on parle de pratiquer le dharma, même s'il s'agit des pratiques de lodjong, on voit là une sorte d'exercice un peu extérieur. On oublie que la méditation pratiquée n'est pas la finalité de l'histoire. Celle-ci consiste à établir réellement l'esprit dans une disposition positive, correcte, et, pour cela, il ne suffît pas de s'asseoir sur un coussin et de méditer, mais il faut recevoir les enseignements, y réfléchir, les comprendre, les tester, les mettre en question, et ensuite seulement les mettre en application, Mise en application signifie : faire les choses et développer cette vigilance dont on a parlé. Il faut transporter dans chacun des instants de notre vie cette attention à la nature de nos actions, et pas seulement à leur nature extérieure mais aussi à la nature des motivations qui nous poussent à agir. C'est cela lodjong, l'entraînement de l'esprit.

Lorsqu'on dit : "Discipline parfaitement ton esprit !", on le voit souvent sous un seul de ses aspects, l'aspect de rétention qui consiste à s'abstenir de certaines attitudes et actions. Discipliner son esprit ne se réduit pas à cela, mais signifie comprendre qu'il est laissé à notre discrétion de développer soit un côté obscurcissant de notre esprit, soit un côté élucidant. Notre esprit contient l'ignorance fondamentale, l'attachement égocentrique, les émotions, etc., mais ce ne sont que des aspects d'un esprit qui est essentiellement lucidité, limpidité, clarté, et donc suprême connaissance. Discipliner parfaitement son esprit ne signifie pas seulement faire la police dans ses pensées et ses motivations, mais aussi laisser émerger à l'intérieur de l'esprit cette dimension de parfaite connaissance.

Les trois injonctions de base restent lettre morte tant que nous ne nous engageons pas dans la mise en application quotidienne qu'est la pratique du dharma. Lorsqu'on parle de pratique, beaucoup de gens sont complètement perdus; ils viennent trouver le lama en disant : "Que dois-je faire ? Donnez-moi une pratique !" Il existe effectivement un certain nombre de techniques et de pratiques qu'on reçoit d'un lama : apprendre la méditation, les rituels, les récitations de mantras, etc. Mais, dans le cadre de lodjong en particulier, par pratique on entend une prise en charge de soi-même : être capable à chaque instant de savoir quoi faire. On nous le répète dans tous les enseignements, mais on s'empresse de ne pas faire la relation, d'oublier, car il est plus simple de poser la question à quelqu'un d'autre.

La réponse à la question est très simple. On nous dit : "II est indispensable, avant toute pratique du dharma, de méditer sur les quatre idées fondamentales qui détournent l'esprit du cycle des existences". Il est rare qu'on le fasse, car si c'était le cas, on ne poserait pas ce genre de questions : on aurait la réponse. Méditer sur le caractère précieux de l'existence humaine, sur la non permanence et la mort, sur le karma, sur le caractère insatisfaisant du cycle des existences peut se faire de deux façons. On peut lire son livre et faire sa récitation en y pensant vaguement, mais ce n'est pas ce qui nous est demandé. Il nous est demandé d'y penser sans cesse, comme un rappel de chaque instant. Ces quatre idées sont destinées à nous faire prendre conscience du pourquoi et du comment de notre présence en ce monde. Nous sommes dans des circonstances rares, précieuses et difficiles à trouver, il faut donc mettre à profit cette existence humaine. Cela nous amène à réfléchir sur ce que nous sommes, sur ce qu'est notre esprit, sur ce qu'est notre corps, et sur la manière dont ils fonctionnent, sur leurs qualités.

De même, la réflexion sur la non permanence et la mort nous fait prendre conscience de beaucoup de choses, en particulier de la relation subjective avec le temps. Brutalement, nous nous trouvons disposer de très peu de temps car une vie est courte; mais si ce temps est bien employé, une vie est très longue.

De la même façon, le cycle des existences est souffrance, mais on peut aussi, en s'appuyant sur cette réalité lui est souffrance, se diriger vers un au-delà de la souffrance.

Quand tout cela est présent à notre esprit - et ce ne doit pas être seulement une réflexion qu'on se fait, dans le meilleurs des cas, une fois par jour le matin -, se développe en nous une attitude d'attention et de disponibilité qui nous ouvre à ce qui se passe. La pratique quotidienne devient évidente : nous savons ce qu'il faut faire, nous n'avons pas besoin que quelqu'un nous le dise, nous ressentons nos propres besoins. Et cette réflexion sur les quatre idées fondamentales nous conduit à la pratique parfaitement pure.

La pratique complètement pure ne vient pas se rajouter à notre vie, en plus du quotidien. Elle représente simplement la réponse à un besoin : nous pratiquons vraiment quand la pratique est la réponse à une nécessité. S'il fait chaud et que j'ai travaillé dur, j'ai soif. Je bois, sans réfléchir que c'est pour hydrater mon corps et rester en vie. Boire répond à un besoin immédiat et évident, personne n'a besoin de me dire : "Tu devrais boire i" C'est la même chose quand on a vraiment médité sur les quatre idées fondamentales. Lorsqu'on a développé la vigilance et qu'on l'a transportée dans tous les actes quotidiens, la pratique de la méditation, des rituels, des récitations de mantras, des six paramitas, devient aussi évidente que de boire quand on a soif. On ne fait pas une pratique parfaitement pure parce qu'on nous l'a dit et que cela se fait, mais parce qu'elle répond à un besoin réel, qui n'apparaît que lorsqu'on a ouvert les yeux et qu'on a compris les choses grâce à la réflexion sur les quatre idées fondamentales. Une fois qu'a eu lieu cette prise de conscience, on éprouve le besoin de méditer, de faire telle ou. telle pratique.

Un travers fréquent consiste à dire : " II faut que je fasse mes pratiques préliminaires communes et spéciales." Alors on en fait une, on médite tant de mois dessus, on compte, et quand on en a fini une, elle est terminée' : elle est derrière nous, un pas est franchi. Cette vision des pratiques préliminaires est complètement erronée. Il ne s'agit pas d'une tâche que l'on se doit d'accomplir, d'un obstacle qu'on doit franchir. Elles représentent au contraire une aide afin de prendre conscience de la nécessité d'aller plus loin et de pratiquer plus profondément. Elles ne sont pas une corvée, mais quelque chose que l'on n'abandonne jamais, qu'on poursuit tout le temps car c'est nécessaire.

Nous venons de parler pendant deux jours de la mort, de la réincarnation, de la transmigration. Au cœur de tout cela., se trouve le karma. On a vu que, pour peu qu'on croit à la réincarnation au moins intuitivement, il y a de fortes chances pour que la loi du karma soit une réalité. Nous nous apercevons que, même avec de bonnes intentions, nous avons accumulé beaucoup de choses plutôt négatives et renforcé de mauvaises tendances. Evidemment, nous pouvons y penser de temps en temps afin de nous faire une bonne petite peur, et puis l'oublier ! On nous suggère plutôt de procéder à une purification au jour le jour. Il est naturel d'entretenir son corps, de se laver, de changer de linge, mais en ce qui concerne le karma, on ne fait rien de tout cela. On agit avec de bonnes, de mauvaises intentions; de temps à autre, on se dit qu'on n'aurait pas dû faire ceci ou cela, et puis les choses s'arrêtent là. Ce n'est pas une attitude correcte. L'attitude correcte est de développer la vigilance, non seulement quand on est assis sur un coussin ou qu'on écoute l'enseignement d'un lama, mais
tout le temps.

On s'abstient donc d'accomplir des actions dont on sait qu'elles seront négatives. Mais la vigilance n'est pas toujours notre fort et, bien souvent, nous ne nous apercevons qu'après de la négativité de notre acte. Et si nous laissons les choses ainsi, cela s'envenime et laisse profondément imprimée en nous une trace qui risque de produire des conséquences extrêmement douloureuses. Quand on est parvenu à ce niveau d'attention en méditant sur les quatre idées fondamentales, on éprouve alors le besoin de pratiquer des exercices de purification du karma négatif, comme on éprouve le besoin de se laver quand le corps est sale. Il serait bon que nous développions une hygiène spirituelle au moins équivalente à l'hygiène physique que nous avons été éduqués à développer. Ce sont des habitudes résultant de prises de conscience. Nous avons aussi parlé de développer la lucidité et l'aspect de sagesse de l'esprit. De la même façon, on ne développera ces deux aspects que s'ils deviennent un besoin. C'est la réflexion sur les conditions dans lesquelles nous sommes plongés qui nous montrera, à l'évidence, que nous nous comportons la plupart du temps comme de parfaits imbéciles, et cela avec les meilleures intentions du monde ; non parce que nous ne voulons pas, mais parce que nous ne savons pas et ne voyons pas. Pour développer l'aspect de suprême connaissance, rien de tel que les phases de développement et de parachèvement de la méditation. Cet exercice a des effets à plusieurs niveaux. Un de ces effets se situe au niveau le plus profond, celui des tendances fondamentales, et tend à renforcer la tendance à moins d'obscurcissement, à moins d'ignorance. C'est l'essentiel, mais ce n'est pas très motivant parce qu'on ne s'en aperçoit pas, ou plus tard, au moment de la mort par exemple, ou quand on est prêt à passer à la réalisation, ce qui ne peut se faire que lorsqu'on a développé cette tendance. Par contre, un des effets directs de cette méditation est de nous faire voir les choses plus clairement : nous nous sentons plus intelligents, nous comprenons mieux, c'est plus clair, plus simple, plus évident. Cela se produit de manière très progressive, un peu comme un myope dont la vue s'améliorerait peu à peu, centième de dioptrie par centième de dioptrie, et qui s'apercevrait un beau jour qu'il peut lire son journal normalement, sans coller le nez dessus. Les pratiques qui donnent de tels résultats sont là, à notre portée, mais nous ne les utiliserons que si nous éprouvons un réel besoin de les pratiquer.

On sait très bien que les bonnes résolutions ne tiennent pas longtemps : "Oui, à partir de maintenant, je vais méditer tous les jours..." Nous allons nous y efforcer, dans le meilleur des cas pendant trois ou quatre mois, mais ensuite les bons prétextes prennent le dessus. Par contre si nous méditons vraiment sur les quatre idées fondamentales, pratiquer devient une évidence car nous sommes journellement confrontés au résultat de notre propre ignorance : "Si j'avais l'esprit plus clair, plus lucide, ça ne serait pas arrivé !" On devient avide de développer une plus grande lucidité d'esprit et donc d'utiliser ces moyens. C'est toute la différence entre une pratique qu'on s'impose et une pratique qui s'impose d'elle-même, qui correspond à un besoin réel qu'on a découvert en soi.

C'est la même chose pour les émotions conflictuelles. On entend beaucoup d'enseignements sur "les émotions perturbatrices" ! On sait qu'elles représentent quelque chose de mauvais qui est la cause de toutes nos souffrances. Cela s'arrête souvent là ; on a classé le problème, on l'a rangé, on a même un livre qui traite des émotions perturbatrices. Nous avons malheureusement tendance à adopter cette attitude car nous avons une tendance naturelle à être paresseux...

Mais si on a fait ce qui précède, si on a développé la vigilance, on est sans cesse confronté aux émotions perturbatrices. On peut avoir des doutes au début et se dire que, sans émotions, ce ne serait pas drôle; mais on constate très vite la souffrance et le réel malaise quand il s'agit d'émotions conflictuelles. On s'aperçoit qu'il y a des émotions qui n'entraînent pas de souffrance, qui ne font pas partie des émotions perturbatrices et qui entrent plutôt dans la catégorie "amour et compassion", d'où l'intérêt du développement de la bodhicitta car elle
est l'envers de ces émotions perturbatrices. On ne peut ni le voir ni le savoir tant qu'on n'en a pas fait soi-même l'expérience, tant qu'on n'a pas développé la vigilance suffisante pour se trouver face à ses émotions et voir qu'elles font mal. Même l'Amour, on s'aperçoit que ce n'est pas du tout ce qu'on croyait. Il y a un Amour, mais il n'est peut-être pas là où on croyait le trouver. Cette démarche ne peut se faire qu'à partir du moment où on en a fait l'expérience soi-même, où elle répond à une aspiration réelle et personnelle.


D'un point de vue pratique, le plus important pour nous est l'accumulation d'activité positive et la purification du karma négatif. Il faut en découvrir en nous la nécessité, le besoin. Il devient évident ensuite de développer l'esprit de l'Eveil et de se lancer dans les pratiques dites formelles : la méditation sur les yidams, etc. Mais ce sera une pratique qui aura une croissance organique, naturelle : nous prenons conscience d'un besoin profond, spirituel, nous le satisfaisons et nous nous apercevons qu'il y a autre chose que nous pouvons faire pour aller plus loin. C'est une attitude totalement différente de celle qui est très souvent la nôtre. On arrive souvent dans le dharma comme dans un hypermarché : les rayons sont pleins, il y a une grande diversité et on se demande ce qu'on pourrait bien prendre : "Je vais essayer ça, je vais prendre un peu de ça, et on m'a dit que Ça, ce n'est pas mal non plus..." C'est catastrophique, car toutes ces pratiques fonctionnent parfaitement et mènent toutes à l'Eveil, mais comme on n'en a pas vraiment besoin, on ne les assimile pas et on n'en fait rien du tout, Nous voulons de grandes pratiques profondes et nous nous étonnons d'entendre les lamas nous dire de méditer sur les quatre idées fondamentales, de faire les préliminaires... On ne comprend pas que les pratiques profondes commencent aux préliminaires et ne peuvent pas commencer ailleurs. De la découverte en soi de la véritable nécessité de ces pratiques dépend leur assimilation : on n'a pas besoin de demander quelle pratique on doit faire, on le voit, car le jour où l'on reçoit l'explication de telle ou telle pratique, on sait que c'est cette pratique qu'on doit faire car elle correspond à ce qu'on cherchait.

- Qu'entend-on par "karma qui arrive à maturité" ?

- Les actions du corps, de la parole et de l'esprit sont toutes des causes et ont toutes des conséquences positives ou négatives selon leur nature. On parle de maturation lorsque ces conséquences en viennent à se produire : le fruit arrive à maturité. Cela prend un temps très variable. Le degré de maturité des actes varie en fonction de la nature de l'acte, mais surtout des circonstances qui ont provoqué son accomplissement. On voit qu'il y a une composante du karma qui tend à s'auto-entretenir, à reproduire encore et encore un type d'action. Par exemple, si j'ai pris l'habitude d'être gentil avec les autres, cela devient une tendance naturelle; c'est aussi vrai pour l'inverse, dans cette vie et dans la suivante. C'est le karma d'inertie. La deuxième composante est représentée par les circonstances dans lesquelles Je vais renaître : dans une famille riche ou pauvre, avec ou sans chance, dans un pays en paix ou en guerre, etc. La troisième composante provient des actions individuelles que j'ai accomplies : je risque de me retrouver en face des conséquences individuelles de ces actions, c'est-à-dire de retrouver des gens que j'ai déjà rencontrés, d'être placé en face de catastrophes financières si j'ai été un escroc, etc. C'est la maturation du karma.

- Peut-on se réincarner dans un autre continent que celui d'où l'on vient ?

- Tout à fait, Nous accumulons en nous une sorte de polarisation du fait des actes et des tendances que nous développons. Cela provoque notre remanifestation dans tel ou tel pays, contrée ou même univers, correspondant à notre polarité. On a tendance à ne pas trop varier d'une existence à l'autre, mais des différences énormes sont possibles. Aujourd'hui je suis français, mais demain je peux très bien me retrouver maghrébin ou chinois, ou martien !

- Ne risque-t-on pas de développer l'hypocrisie en essayant d'être gentil par devant, et en l'étant moins par derrière ?

- L'hypocrisie naît d'une méconnaissance du dharma - on a vu qu'il est important de le connaître et d'agir en fonction. Si nous nous mettons à être gentils avec autrui pour que les gens soient gentils avec nous-mêmes ou pour être considérés comme des petits saints, ce n'est pas une situation très saine, bien qu'au moins nous ne fassions pas de mal. La véritable raison pour laquelle on devrait être gentil, c'est qu'on a compris une situation et qu'on s'est aperçu que la gentillesse à l'égard d'autrui est la seule réponse possible à une situation qui autrement deviendrait intenable. Nous ne le faisons plus alors dans notre propre intérêt et il n'y a plus d'hypocrisie; notre attitude est naturelle parce que nous avons vraiment compris. Il ne peut y avoir hypocrisie que lorsqu'on essaye de se tromper soi-même, d'où l'extrême nécessité de développer cette vigilance dont on a parlé : elle est la seule façon pour nous de vérifier que les actes que nous accomplissons, les décisions que nous prenons, etc., le sont dans le sens d'une amélioration réelle, et non pour momentanément tirer avantage de la situation, ce qui ne ferait que renforcer les tendances égocentriques. La vigilance dont on parle est du même type que celle qu’on utilise quand on veut méditer. Si l'on pratique une méditation qui pacifie l'esprit, celui-ci doit normalement rester posé sur un objet et notre attention doit rester fixée dessus. Mais on peut aussi se laisser distraire, et rêvasser confortablement pendant une heure, ou même ne pas s'en rendre compte. On utilise donc la vigilance pour bien voir ce qui se passe, mais il ne faut pas la cantonner au coussin. L'entraînement à la méditation est fait pour que, dans les actions quotidiennes, on puisse utiliser cette vigilance afin que nous soyons toujours conscients des motivations qui nous poussent, des émotions qui nous animent, etc.

Le mot-clé de toute cette pratique est ; reconnaissance. On utilise la vigilance essentiellement pour voir ce qui se passe en nous-mêmes et la façon dont nous réagissons, c'est-à-dire pour voir nos émotions. On admet qu'elles sont en nous et s'élèvent constamment. Mais il y a un univers entre dire ;" Oui, oui, c'est ainsi que cela se passe ; je l'ai lu et vous venez de le dire", et se prendre sur le fait en train de développer de la colère, de la jalousie ou de l'avarice, en sachant se dire : " Tiens, c'est de la colère, etc." Seule la vigilance nous permet de le faire.

- Quels moyens sont employés lorsque, au moment de dire ou de faire du mal, on se mord la langue, on se coince le doigt dans une porte ou que notre voiture tombe en panne ? Il se passe bien quelque chose à ce moment-là !

- En fait, c'est le type même de la manifestation de ce qu'on appelle la bénédiction des gardiens. Quand, d'une façon générale, dans cette vie ou dans une autre, on a vraiment fait des souhaits pour aller dans un sens positif, il se peut qu'on, bénéficie d'une grâce qui fait que, même contre notre volonté consciente, il se produit quelque chose qui nous empêche de commettre un acte qui serait allé contre les souhaits que l'on a faits, contre les tendances qu'on voulait développer. Il y a beaucoup d'aspects à ce genre de choses. C'est un phénomène bien connu : une manifestation de la grâce, de la bénédiction, une activité protectrice. L'important n'est pas de savoir d'où elle vient ni pourquoi elle vient, mais de savoir qu'elle se manifeste.
A l'inverse, il peut y avoir la manifestation contraire ; ce sont les obstacles. Alors qu'on était dans de bonnes dispositions, tout à coup quelque chose (un petit démon ?1) nous pousse à nuire, à faire une bêtise.

 - Le karma se manifeste-t-il d'une vie à l'autre, ou peut-il avoir des répercussions sur plusieurs vies ?

- Personne ne peut dire si le karma se manifestera dans la prochaine vie ou dans une vie ultérieure beaucoup plus éloignée, parce que justement le karma est très complexe. Il y a tellement d'éléments en jeu que certains karmas se manifestent de suite, dans cette vie-là, d'autres dans la prochaine vie, et d'autres encore peuvent attendre très longtemps de trouver les circonstances qui permettront leur manifestation. Il n'y a absolument rien de certain dans ce domaine; par contre, on sait que cela se manifestera !

- Se réincarne-t-on plutôt dans une famille généalogiquement proche ou dans une famille très éloignée ?

- Le karma est vraiment très complexe et on ne peut rien dire à ce sujet. Par exemple, on peut renaître dans une famille fortunée, génétiquement saine, dans un pays merveilleux... et être malheureux !

- A quel moment s'incarne-t-on : au moment de la conception ou à l'état embryonnaire ?

- En fait, il y a deux choses. Le principe conscient, qui est ce qui transmigre, ne meurt pas et donc ne prend pas naissance. Il y a ensuite le moment où ce principe conscient s'attache à un support qui est l'embryon d'un corps physique. Cela se fait au moment où le corps physique commence à se développer, c'est-à-dire au moment de la conception. Quand les deux gamètes se réunissent, le principe conscient s'identifie à l'embryon

- L’ I.V.G. est alors considérée comme un acte négatif ?

- Sans jeter l'anathème sur l'I.V.G. - chacun étant libre de faire ce qu'il veut - d'un point de vue purement karmique il faut en tirer les conséquences. Pour le bouddhisme, l'association entre le support physique et l'embryon se fait pratiquement à la conception.

- Quelles sont les conséquences karmiques d'un suicide ?

- Le fait de se suicider n'est pas une